11 nov 2009

Philo – corrigé du devoir maison

Posted by samuel

               Suite à la séance du 10 novembre, consacrée à la correction et à la méthodologie du devoir maison de philosophie (« L’Homme peut-il apprendre par lui-même ? »), je vous retranscris ici deux exemples de bonnes copies qui m’ont été rendues. Il s’agit de copies d’élèves ayant cherché à dépasser l’apparente dualité du sujet pour entamer une réflexion autour du phénomène de connaissance humain et de sa transmission. Elles ne sont certes pas parfaites, et présentent parfois certains des défauts méthodologiques que nous avons abordés lors du cours ainsi que de rares approximations en ce qui concerne la connaissance des auteurs. Elles restent cependant d’un très bon niveau et fournissent une illustration utile et intéressante du type de travail qui peut être accompli autour d’un sujet d’examen.

 

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 COPIE N°1

 

               Pour répondre à cette question, il nous faut savoir ce qu’est apprendre et comment cette activité peut avoir lieu. Le mot apprendre est généralement défini comme étant l’acquisition d’une connaissance, d’un savoir sauvegardé par la mémoire, mais il peut être aussi défini comme étant le fait d’enseigner ou de transmettre un savoir à autrui.

               Ces deux définitions du terme apprendre nous amènent à considérer que l’activité d’apprentissage a nécessairement lieu au sein d’une relation vis-à-vis d’une idée, d’un objet ou d’une personne tel que l’instituteur par exemple. Cette mise en relation pourrait nous inciter à affirmer que l’Homme ne peut pas apprendre seul et donc par lui-même. Cependant, on peut se demander comment l’Homme peut traiter les informations qu’il a acquises lorsqu’il apprend ?

               Pour cela, il est nécessaire de distinguer les termes « apprendre » et connaissance même si l’un ne va pas sans l’autre. L’implication de l’Homme dans notre sujet vis-à-vis du fait d’apprendre indique que l’Homme est un être construit qui, par l’acquisition d’un savoir au fil de son éducation, lui permet de vivre en société. Ainsi on peut se demander comment l’Homme est capable de dépasser ce qu’il a appris pour établir des connaissances vraies sur lui-même et sur le monde ? Afin de répondre à cette question, nous allons voir comment l’Homme apprend, comment il peut connaître et évoluer de ses connaissances.

 

 

               Tout apprentissage s’effectue en un temps donné et eu sein d’un environnement particulier. Durant cet apprentissage (éducation) vont être transmis à l’enfant et ce jusqu’à l’âge adulte des savoirs techniques, physiques (tels que les mathématiques ou la physique), des valeurs sociales (comme la morale, les règles de vie en société) et des concepts métaphysiques propres à une culture spécifique (orientale ou occidentale par exemple). Mais ces apprentissages ont des caractéristiques différentes. En effet, ce que l’on apprend techniquement devient un savoir-faire ; scientifiquement, ce sont des connaissances sur des phénomènes naturels ou sociaux ; socialement, on apprend à vivre avec autrui, à se maîtriser et à respecter des lois communes. En ce qui concerne la métaphysique, sa transmission relève plus de la croyance, qui dépend de notre conditionnement de base.

               Ainsi, on peut voir qu’apprendre est inhérent à la vie et que cette activité d’imitation, d’adaptation et d’assimilation se manifeste sous différents aspects qui forment un tout. Alors comment l’Homme apprend-t-il ? Jusqu’ici, nous avons vu qu’apprendre était une transmission de savoirs effective entre les êtres humains. Néanmoins l’Homme peut-il apprendre sans l’aide d’autrui ?

               Si l’on entre dans le champ de l’expérience (doctrine empiriste), on pourrait penser que l’Homme peut apprendre seul en utilisant ses sens, en observant ou en touchant des objets par exemple. Cependant, il reste dans une relation avec quelque chose qui certes reste inanimé mais qui pourrait lui transmettre des informations (couleur, texture, distance…). Dans son rapport avec les objets, l’Homme peut concevoir des idées a priori et caractériser les objets en interprétant à l’aide du langage les choses qu’il perçoit autour de lui (idéalisme). On pourrait penser qu’il y a une unité entre le sujet qui perçoit, et donc qui pense, et les objets. Cependant les perceptions sont à la fois changeantes, relatives et engagent notre subjectivité.

               Le problème de la connaissance se pose. Comment connaître ? Faudrait-il douter de tout et s’abstenir de recherche la vérité ? C’est là que l’Homme va devoir utiliser de manière autonome sa pensée. Si comme le pense Aristote : « Tout Homme a un désir de connaissance », tout Homme n’a pas le courage comme dirait Kant : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! », d’aller au-delà de ce qu’il a appris par expérience, des choses qui lui ont été inculquées afin de se libérer de ce qui est faux. Pour cela il faut passer par le doute afin de procéder à une analyse de toutes les connaissances qui constituent l’être humain, sa pensée et son action, qui sont le fruit de son conditionnement.

 

 

               Dans le Discours de la méthode (1637), Descartes (1596-1650) après avoir remis en doute toutes ses connaissances en vient à la certitude première de l’existence du Cogito (« cogito ergo sum, je pense donc je suis ») c’est-à-dire un être pensant doué de raison. Or cet être doué de raison n’est autre que la conscience même du sujet qui pense. Il y a donc unité entre la conscience et la pensée. Par conséquent Descartes souhaite construire des connaissances rationnelles basées sur les mathématiques et la physique afin d’être « comme maître et possesseur de la nature ». Pour ce faire, il estime que la connaissance ne peut venir que de l’esprit (âme) qui est différent du corps, et il soutient l’hypothèse que les lois physiques et mathématiques qui organisent le monde dans lequel nous vivons sont l’œuvre d’une Dieu créateur. Cependant la conscience a des pensées qui sont le fruit de ses perceptions du monde extérieur or ces perceptions ne peuvent être éprouvées que par les sens du corps. Il y a donc chez Descartes un problème de dualisme entre le corps et l’esprit.

               Ce problème est dépassé par Spinoza (1637-1677) qui unit le corps et l’esprit comme étant les caractéristiques d’une même réalité (l’individu). Selon lui, l’esprit est « l’idée du corps » et est conscient de ce qui se rapporte au corps. Néanmoins si l’esprit est conscient des perceptions du corps, il ne les comprend pas forcément. C’est sur cette hypothèse que Spinoza dans son œuvre maîtresse l’Éthique va élaborer une théorie de la connaissance qui se caractérise en trois genres.

               Le premier genre est ce qu’il va appeler une connaissance par « oui dire », c’est bien moins qu’une connaissance, c’est plutôt une opinion basée sur ce qu’il nomme « des expériences vagues et confuses » de nos perceptions, d’où résultent des « idées inadéquates », des préjugés répétés les uns aux autres mais sans être fondés rationnellement. Le deuxième genre consiste à enchainer de manière logique et cohérente des idées qui permettent d’acquérir des connaissances vraies et donc universelles. Elles permettent de comprendre les lois de la nature qui sont les mêmes pour tous. Elles soulignent le caractère universel de la raison. Ce travail de la raison permet d’accéder à un troisième niveau de connaissance. Spinoza l’appelle la « connaissance intuitive ». Ce n’est ni une connaissance mystique, ni discursive ; elle est immédiate et permet de saisir « l’essence des choses » telles qu’elles sont. Mais pour comprendre réellement ce troisième genre de connaissance, il aurait fallu présenter toute l’œuvre de Spinoza pour comprendre comment il fait du corps et de l’esprit une seule et même chose. Néanmoins ce que l’on peut comprendre avec cette théorie de la connaissance, c’est que l’Homme a la capacité, à l’aide de sa raison et de son entendement, de dépasser ce qu’il a appris et de parvenir à de vraies connaissances qui lui permettront d’améliorer sa vie.

               Tel est le but de l’éducation qui permet à l’Homme (ex ducere) d’aller au-delà de soi-même et de contribuer par la transmission de son savoir au progrès de la connaissance et donc à celui de l’humanité. (On pourrait faire référence à Dewey ici). Apprendre et enseigner constituent un des processus culturel continu de génération en génération.

 

               Les passages consacrés à Descartes et Spinoza ont eu pour objectif l’importance de révéler que la pertinence des connaissances humaines transmises par les institutions (telles que la famille, l’école…) dépend de la bonne connaissance de la métaphysique, qui ne peut être saisie que par soi-même. Apprendre nécessite donc un contact avec quelque chose, une transmission du savoir qui a lieu dans une relation (maître → élève) mais penser au sens de réfléchir est une démarche personnelle.

 

O.S.

 

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COPIE N°2

 

               Dans l’enseignement aujourd’hui, on cherche à développer des outils informatiques afin d’effectuer des « cours à domicile ». Les bases de l’apprentissage théorique en ligne permettent ainsi une dispense d’interactions, notamment physiques, avec autrui au sein d’une institution telle que l’école. Ainsi, l’individu acquiert une certaine liberté sur sa façon d’appréhender ces connaissances, on ne lui dicte plus de conduites ou de sens moral à suivre, il s’organise « comme il l’entend ». On peut se demander pourtant si la présence d’autrui ne joue pas un rôle sur la dialectique de ces savoirs, dans les différents processus de compréhension et d’acquisition chez l’individu ?

              L’Homme se définit comme un être humain, un sujet doté d’une conscience. Apprendre s’apparente à une acquisition de connaissances et de savoirs-faire. Le savoir peut-il être acquis individuellement ou relève-t-il nécessairement d’autrui ? Un Homme regroupe-t-il toutes les compétences en vue d’acquérir des connaissances et savoirs-faire, ou d’autres facteurs interviennent dans son apprentissage ?

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              L’Homme peut acquérir certaines connaissances par lui-même, à partir du moment où il a développé une autonomie. Autonomie vient du grec « auto/nomos » et signifie la faculté d’agir par soi-même en se donnant sa propre loi. Elle permet une liberté intérieure et dépend d’une capacité à mener à bien ses choix, ses agissements, ses pensées, sans l’intervention d’autrui. Elle s’acquiert par le biais d’une éducation (essence de l’Homme) afin de développer son humanité. Dewey dit qu’un enfant naîtrait incomplet, étant donné qu’il ne connait pas son milieu naturel et qu’il a complètement besoin d’une mère pour survivre. La transmission de connaissances par différents procédés, y compris autrui, va permettre d’atteindre cette autonomie. A partir de là, il va appréhender l’environnement qui l’entoure, ses relations sociales ou même des questions métaphysiques à partir de ce qu’il a acquis et permis la construction de sa pensée. De plus, il aura développé suffisamment de capacités, à l’état d’Homme et non plus d’enfant, pour survivre ou subvenir à ses propres besoins. Anne-Marie Drouin-Hans dit que cette autonomie, au sens général, s’acquiert par différentes étapes de maturité: 

  • la maturité physiologique, c’est-à-dire la capacité de reproduction d’un individu.

  • la maturité psychologique et morale, ou la capacité à devenir indépendant des autres tout en étant intégré dans une société.

  • La maturité intellectuelle, soit la capacité à mettre en place un raisonnement logique.

  • La maturité économique, ou la capacité à subvenir à ses propres besoins.

  • Et enfin la maturité juridique, c’est-à-dire la majorité légale au sein d’une société.

Nous avons vu que l’Homme acquérait des connaissances ou des savoirs-faire, qu’il apprenait, via différents procédés. L’expérience fait essentiellement partie de cet apprentissage. Elle oppose deux courants : l’empirisme et l’idéalisme.

 

               Hume, dans son Enquête sur l’entendement humain, va chercher à se demander comment l’Homme peut connaître. Il va étendre sa théorie d’un point de vue empirique. Empirisme vient du grec empirè et signifie apprendre par les sens. Hume dit que dans un environnement naturel, un Homme ne connait pas ce qui l’entoure, il va décrire une démarche de raisonnements inductifs, c’est-à-dire se confronter à cet environnement par expériences. Par exemple, mettre la main dans un feu pour comprendre que le feu brûle, calcine et est dangereux pour l’individu fait partie des expériences. Il faut, selon Hume, répéter un certain nombre de choses pour en tirer une conclusion. Il faut diversifier les expériences pour les comparer entre elles et en tirer les meilleures propriétés afin de les réutiliser efficacement en cas de besoin. Cet apprentissage met en avant la dimension instinctive de l’Homme et lui permet d’organiser au mieux sa survie au sein d’un environnement quelconque. Hume pousse sa théorie un peu plus loin avec le principe de causalité. Il estime que trois grandes « connexions » avec la nature lui permettent de dégager ses savoirs de par ses expériences : la ressemblance, la contiguïté et la causalité. Il considère que ce principe de causalité, établi par l’esprit entre des faits, ne repose sur aucune raison démonstrative, mais implique la construction de croyances qui dépassent l’expérience, à travers le vécu de l’individu et « l’habitude », c’est-à-dire la reproduction constante et inexpliquée de phénomènes (exemple : le soleil qui chauffe la pierre, ou le levé de soleil chaque jour) qui entraîne ces croyances dites « utiles », purement formelles, de la logique.

               Pour Kant cependant, d’un point de vue idéaliste, l’Homme serait doté depuis la naissance d’un sens moral et d’une capacité à raisonner sur son environnement. Il dit que l’Homme doit d’abord se forger une idée et ensuite par raisonnement déterminer les caractéristiques de cette chose, sans en avoir fait l’expérience au préalable. En effet, Kant dit que l’expérience est source d’erreur, il dit que tout ce qui est mêlé de sentiments empiriques n’est pas « pur » et que seule peut être pure une connaissance déterminée « a priori ». C’est-à-dire que l’objet doit être pensé avant toute expérience relative à ce dernier. « A priori » rejoint cette signification étant donné que c’est une locution latine signifiant « à partir de ce qui vient avant ». Dans la remontée de son raisonnement, Kant aboutit au domaine de la métaphysique, c’est-à-dire de « ce qui est au-delà du physique », comme l’existence de Dieu, l’âme ou la mort. Confronté à de tels sujets, Kant dit que lorsque l’individu est dans l’impossibilité de connaître un savoir, il suffit de s’en détourner. Dans L’impossible métaphysique, Georges Kalinowski distingue une pluralité de métaphysiques entre savoir et croyance autour des théories de Kant. Il estime que la manière de procéder des Hommes et dogmatique. Ils se contentent d’un savoir apparent parce qu’ils essayent « d’édifier une métaphysique-savoir sans s’être d’abord assuré que la tâche est réalisable ». Par exemple, dans le domaine de la Science-Fiction, la téléportation, les voitures volantes, les gadgets, tous ces objets ne sont que fictifs à l’idée des Hommes, pourtant ils ne se doutent pas que l’avancée technologique permet de rendre possible des choses qui leur semblaient impossibles. Pour les objets encore inexpliqués et inexplicables, que Kalinowski estime issus de l’imaginaire de l’Homme afin d’en combler ses faiblesses, pour tous ces sujets inaccessibles de raison, il les réduit à la métaphysique-croyance. Descartes rejoint également la théorie de Kant en avançant sa théorie du doute hyperbolique. Il estime que les sens sont trompeurs et que l’on ne peut se fier à l’information qu’ils nous donnent. Il part du principe que « ce qui me trompe une fois peut me tromper toujours ». or il démontre que l’on peut être trompé par nos sens. Par exemple, le bâton que l’on trempe de moitié dans l’eau semble brisé, ce qui n’est pas le cas. On ne peut donc pas aborder le monde par expérience, de façon empirique, car on ne peut pas faire confiance à nos sens étant donné qu’ils nous font mal juger. Seule notre conscience et l’exercice de cette conscience par l’esprit à travers des raisonnements peuvent nous en faire tirer des vérités.

                Nous pouvons aussi estimer que l’Homme est capable d’apprendre par lui-même étant donné qu’il s’adapte au milieu dans lequel il se retrouve. Le mythe de Robinson exprime cette capacité d’adaptation de l’Homme dans un environnement des plus dépourvu de civilisation. Robinson est un naufragé se retrouvant sur une île déserte. Sa condition face à la nature va l’obliger à adopter les manières de survie les plus indispensables. Pour cela il va devoir faire appel à une grande ingéniosité et abandonner ses habitudes symboliques, ses normes sociales acquises lors de la vie en société (tuer un être vivant, manger avec des fourchettes/couteaux, etc.). Il doit découvrir, apprendre une autre façon de vivre et de concevoir le rapport avec le monde, dans le but de sa survie. Il se retrouve dans la condition de l’Homme à l’état préhistorique, seul face à la nature. Il doit donc créer les conditions de sa survie. Pour cela, il va adopter un sens instinctif, se confronter à la nature par des expériences et ce qu’il sait sait de néfaste ou non pour lui. Il va adopter aussi des manières les plus « sauvages », à l’image de Tarzan, pour apprendre à vivre dans ce nouvel environnement. D’autres exemples peuvent reprendre cette idée d’adaptation tel que celui des enfants sauvages, qui sont privés de toute relation avec autrui dès leur plus jeune âge, et développement seuls, des capacité de survie. Mais, à l’opposé de Robinson, ils ne répondent qu’à des ordres instinctifs, tels des animaux, car ils n’auront pu développer leur conscience et donc la faculté de penser, propre à l’Homme. Robinson, quant à lui, peut appréhender ce nouvel environnement et par sa pensée ; il rédige même un journal sur ses expériences, les situations qu’il traverse, afin de méditer sur ces dernières et de conserver sa distinction de l’Homme envers l’animal, c’est-à-dire l’exercice de sa conscience, de sa pensée, et non pas se laisser soumettre par son instinct de survie uniquement. Il garde ainsi sa part d’humanité et ne se soumet pas à l’animalisation de sa situation.

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               Malgré cette capacité d’apprendre par lui-même, nous allons voir que l’Homme a besoin d’autrui pour acquérir des connaissances ou des savoirs-faire.

 

               Tout d’abord, on définit autrui comme un autre moi-même, on l’appelle alter-ego (alter signifie différent et ego, semblable). Sartre dit que « pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre ». L’Homme serait soumis à une inter-subjectivité, c’est-à-dire au besoin que l’Homme a de vivre avec d’autres sujets. En effet, l’Homme ne peut savoir qu’il est un Homme s’il n’y a personne pour le reconnaître. De plus, il ne peut savoir qui il est s’il n’a personne envers qui s’identifier. Autrui nous aide donc à acquérir une conscience de soi et une connaissance de soi, bases, essence de notre humanité. De plus, nous savons que l’Homme est dépendant d’un individu dès sa naissance : sa mère. Il ne peut survivre de lui-même tant qu’il n’a pas développé certaines capacités en vue d’une autonomie. Il doit se faire nourrir, se faire enseigner la marche, le langage pour atteindre son humanité. Sans mère, ni individu pouvant s’y substituer, l’Homme, à l’état de bébé, se laisse dépérir car il n’a ni développé de facultés physiques ni développé de facultés mentales pouvant mettre à l’épreuve son humanité. Et puis, l’Homme est issu de l’Homme. Il ne peut exister si un de ses semblables n’existe pas. Ainsi, l’essence même de l’humanité toute entière dépend d’autrui, on ne doit donc pas négliger ce qu’il a à nous apporter, car cela relève d’un apprentissage indispensable à l’Homme. L’école est une institution reflétant cet attribut d’autrui : on ne peut apprendre par nous-même ce qui ne nous a pas été enseigné. Par exemple, apprendre à bien parler une langue ne peut nous être accessible si on ne nous a pas indiqué les lois grammaticales de celle-ci. L’école se charge ainsi de l’apprentissage de lois et de postulats régissant la « bonne vie en société ». Mais elle n’est, bien entendu, pas le seul vecteur d’apprentissage visant à ce même objectif. L’Homme n’apprend donc à être Homme qu’en vertu d’autres Hommes.

 

               Hegel, philosophe allemand du XIXème siècle, dans la Phénoménologie de l’esprit, s’intéresse juste à la démarche de la conscience. Dans un chapitre intitulé « la dialectique du maître et de l’esclave », on suit l’itinéraire d’une conscience passant par différentes étapes jusqu’à ce qu’elle obtienne la reconnaissance. La première étape indique que l’Homme est un sujet, car il possède une conscience, ce qui lui permet d’employer un « je », notamment dans « je désire ». L’Homme en effet désire, comme une pulsion vitale pour lui? Il va donc tout d’abord porter son désir sur un objet, tout ce qui relève du matériel. Or cette relation avec le désir d’un objet mène à la frustration par la nature insatiable de ce désir. En effet, dès lors qu’un objet est consommé, assimilé, l’Homme ayant assouvi son désir va désirer autre chose. La satisfaction de ses désirs mène à l’insatisfaction de son désir, à une frustration profonde car il ne peut profiter pleinement de cette satisfaction étant donné qu’une fois assouvi, l’Homme est déjà en quête d’un autre désir. En deuxième étape, étant donné que l’Homme n’est pas satisfait de son désir envers l’objet, il va désirer un sujet. Pour cela, il se tourne vers autrui. Il est alors préférable de porter son désir sur autrui car c’est à travers le regard d’un autre sur moi que je sais que je sais que j’existe. C’est le principe de réflexivité qui se met en place, c’est-à-dire la conscience de soi. Ainsi autrui permet à l’Homme d’acquérir sa conscience, son humanité. L’Homme a donc un désir de reconnaissance, c’est-à-dire de l’intérêt qu’autrui peut lui porter. En effet, seul autrui peut le reconnaître et garantir sa valeur en tant qu’Homme au milieu d’un monde d’objets, dépourvus de conscience. Hegel dit : « La reconnaissance se caractérise par ce sentiment : je désire le désire de l’autre ». Pour être reconnu, l’Homme va faire en sorte de susciter un désir chez autrui dont il en serait l’objet. En effet, Hegel dit que ce qui intéresse un individu ce n’est pas un objet mais c’est de faire naître en l’autre un désir, de susciter une attraction dont l’objet serait soi-même. Cependant toute conscience est animée par le même désir et de ce fait va apparaître une rivalité car chacun va vouloir être reconnu par l’autre. Dans les étapes suivantes, Hegel décrit donc cette rivalité entre les individus causée par leur désir et explique que ce rapport de force aboutit à une domination de l’un envers l’autre. C’est par le travail que « l’esclave » se libère de cette domination et acquiert une nouvelle reconnaissance. L’enseignement de cette dialectique pour Hegel est que l’on n’est pas « maître » ou « esclave » une fois pour toutes. L’existence serait soumise au mouvement et que pour devenir maître, il faut avoir été esclave. En Histoire, on peut observer les mêmes mouvements, et donc l’idée que le négatif serait le moyen du positif. Il ne faut donc pas craindre les moments négatifs, les périodes où l’on se sent dominé, car c’est souvent par ce biais qu’une libération sera possible. Comment de ce qui est bien ou mal si l’Homme n’a pas connu son contraire ? Ici, autrui permet non seulement d’acquérir sa conscience mais aussi, à travers cette rivalité et ce sentiment de domination et de soumission à laquelle il participe, permet de donner un sens à son existence, ce sans quoi l’Homme ne pourrait l’obtenir seul.

 

               Il y a d’autres caractéristiques humaines que l’Homme ne peut développer sans l’aide d’autrui. C’est le rapport à la culture.

 

               Au XIXème siècle, on a recensé un certain nombre de cas d’enfants sauvages. Ce sont des enfants qui, dès leur plus jeune âge, ont été perdus ou abandonnés en pleine nature, et y ont grandi, reclus de la société, à l’écart de tout contact humain. Jean Itard s’est intéressé durant de longs mois au cas de Victor de l’Aveyron et a tenté une rééducation tout comme celle d’un enfant sourd. Transféré à l’âge de dix ans à Paris pour une étude sur son retard mental, il avait été découvert vivant en plaine forêt et a eu très peu de rapports humains pendant sa vie. On estime son abandon à l’âge de deux ans. En 1801, Jean Itard prend en charge cet enfant afin de l’humaniser et de permettre sa réinsertion sociale. En effet, selon le mémoire d’Itard à son sujet, l’enfant présente un caractère animalisé de par sa vie en forêt. Il n’a pas de notion de cuisine, vit à l’état de nature en se nourrissant de glands et de racines, il n’a pas conscience de sa nudité, n’a aucune pudeur envers la présence d’autrui, il a une certaine habileté à grimper aux arbres, il est farouche, impatient, mobile et donc pas docile, il ne présente aucun goût ni préférence envers les objets auxquels il est confronté et ne peut s’adapter au cadre qu’on lui impose. Pourtant, pendant longtemps on a cru que l’intelligence, le goût et la faculté à s’intégrer dans un groupe étaient innées ; on n’imaginait pas à quel point un individu dépourvu d’un modèle qui lui est semblable (autrui) aurait des difficultés pour acquérir la culture engendrée de la société. Le cas des enfants sauvages permet ainsi une réponse au débat de la culture (ce qui est acquis) et de la nature (ce qui est inné). La propreté devient ainsi une norme, une marque de civilisation, le goût est issu d’un apprentissage, d’une éducation, et surtout les relations avec autrui ne sont permises qu’à travers le langage qui ne peut être acquis sans rapport préalable, à l’état d’enfant, avec celui-ci. La grande déception d’Itard, qu’il vivra comme un échec, c’est de ne pas avoir pu apprendre à parler à Victor malgré son acharnement et sa volonté de pouvoir l’insérer à la société. De plus, l’enfant, malgré les efforts d’Itard, a eu beaucoup de difficultés à développer une sensibilité, des sentiments, et une faculté de raisonnement, au sein de ce nouvel environnement. Il en reste au développement de son instinct, de ce qui le rend capable de satisfaire immédiatement ses besoins et de survivre, même en milieu hostile et difficile. L’apprentissage de normes et de valeurs culturelles ne peut donc être effectué sans le rapport à autrui et après une maturation de l’individu. Il est donc essentiel à l’Homme d’être éduqué dès son plus jeune âge pour atteindre des facultés et une intelligence qui font de lui un être humain.

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               Ainsi l’Homme peut effectuer un apprentissage à la fois par autrui, à la fois par lui-même, cependant, certains facteurs interviennent et influencent cet apprentissage.

 

               Nous avons vu que l’Homme ne pouvait accéder à certains apprentissages bien après une maturation, notamment celle du système nerveux. Mais aussi, inversement, l’Homme ne peut atteindre certaines connaissances et savoirs-faire trop tôt, bien avant la maturation de son cerveau. C’est toute une logique physiologique du développement humain qui permet l’accès et la réutilisation de ces apprentissages. C’est ce qu’on appelle « les périodes critiques ». Le cerveau est un organe plastique, évolue et se modifie sans cesse en fonction des facultés mentales et physiques lors du développement de l’être humain. Il permet une plasticité alors différentielle en fonction de la maturation du cerveau. Cette maturation dépend des événements extérieurs, des stimuli captés par l’individu, et correspond à une croissance, un développement des différentes aires du cerveau. Cette maturation ne peut donne les mêmes résultats si elle dépasses lesdites périodes critiques. Par exemple, dans le développement du langage, si des enfants sont privés de stimuli du langage alors, arrivés à un certain stade, ils demeureront muets. L’exemple de l’apprentissage d’une langue illustre bien les difficultés d’accès si on l’entreprend trop tard. En effet, à la naissance, le nourrisson a une perception universelle de ce qu’il entend, il peut discriminer tous les sons (phonèmes) des langages humains. Ce « cône de perception » se réduit à sa langue maternelle par la suite. On estime que jusqu’à sept ou huit ans, l’enfant peut apprendre toutes les langues sans présenter d’accent. Il développe une prédisposition à la similitude des phonèmes entre les langues. Ainsi, un enfant qui baigne dans un bain de langues différentes a une acquisition par la suite plus favorable à ces langues. Ce processus est notamment du à la myélinisation du cerveau. Cette myélinisation est un mécanisme de fabrication d’une gaine lipidique entourant les axones des nerfs et neurones ; et permettant une meilleure conduction des signaux électriques. Si certaine opérations sont donc impossibles à l’enfant, c’est parce que la myélinisation est inachevée. L’apprentissage ne peut donc être effectué si le cerveau n’est pas en état de la recevoir.

 

               Nous avons vu qu’apprendre passait nécessairement par autrui. Or l’éducateur dans lequel se trouve autrui peut intégrer une dimension sociale dans sa manière d’interagir auprès de l’Homme. C’est ce que Rousseau a essayé de démontrer dans le Contrat Social. L’éducateur peut accorder ainsi une dimension politique, et la transmettre implicitement, sur sa manière d’enseigner un savoir. Il peut appréhender ce savoir et l’exposer sous différentes perspectives ; ainsi il peut devenir :

  •  
    • Tyran.

    • Despote éclairé, pour le bien de ses concitoyens.

    • Démocratique, sur la base de l’échange.

    • Communiste, où il ne prend pas lui-même les décisions.

    • Anarchiste, où le libertarisme s’impose et où il n’agit plus sur l’assemblée.

La transmission du savoir prend alors une tournure différente en fonction de la perspective utilisée par l’autre. L’Homme ainsi « capte »et intègre inconsciemment des valeurs implicites exprimées par la façon dont il reçoit son enseignement. Ainsi, on demande aux enseignants au sein de l’école de garder une certaine neutralité pour ne pas influencer politiquement les choix sur lesquels se portent les différents savoirs que peut conserver ou non un individu. Cette méthode permet une neutralité et ainsi une égalité des connaissances pouvant s’intégrer par la suite à la dimension sociales personnelle de l’individu, et n’est plus directement imposée par autrui. On constate donc une influence, même si inconsciente, sociale, une dimension politique qui dépend de la façon dont on est soumis à un apprentissage.

 

              Bourdieu constate des différences, des inégalités au sein de l’école. Marx avait expliqué ces inégalité par extension des inégalités économiques. Or, Bourdieu intègre un autre capital issu du capital économique, essentiel à l’accès aux connaissances, le capital culturel. Certes, il reconnaît que l’accès aux connaissances est en fonction des moyens qu’on y contribue pour les acquérir. Tout le monde n’a pas les mêmes ressources économiques pour avoir accès aux musées, aux bibliothèques, assister aux concerts ou encore voyager pour intégrer au mieux une langue étrangère. Cependant, Bourdieu nuance cette théorie en avançant que même si l’on retrouve autant d’étudiants issus de milieux aisés et d’autres issus de milieux défavorisés, le facteur culturel à une incidence très forte sur l’issue éducative de ces étudiants, en fonction de leur origine sociale. Les milieux les plus favorisés ont plus souvent rencontré en contact direct les outils d’une culture supérieure et extérieure à celle reçue scolairement. Ce privilège culturel est surtout du aux habitudes culturelles des classes sociales et pas seulement aux ressources économiques. Ainsi Bourdieu démontre que selon la place que l’on occupe dans la société, nous n’avons pas les mêmes facilités, les mêmes possibilités d’accès à l’apprentissage. L’origine sociale influence donc énormément et l’apprentissage d’un Homme, mais aussi et surtout le choix dans lequel s’orientent ces apprentissages.

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               On s’est demandé si l’Homme pouvait apprendre par lui-même ou si l’acquisition de connaissances et de savoirs-faire dépendaient de différents facteurs. Nous avons vu dans un premier temps que l’Homme était capable d’apprendre par lui-même dans le cas où il avait au préalable développé une autonomie et qu’il pouvait appréhender différentes situations, par l’expérience ou par raisonnement, pour en tirer des apprentissages. Dans un second temps, nous avons vu que l’Homme ne pouvait accéder à la connaissance sans l’aide d’autrui. Autrui joue un rôle primordial dans l’acquisition de la conscience de la conscience et des procédés qui font de l’Homme un être humain. Sans cela, l’Homme ne peut réaliser son essence et aller au-delà de son instinct primaire, animal. Enfin, nous avons vu que d’autres facteurs intervenaient dans l’apprentissage des Hommes et en résultait une toute autre dimension. Tout d’abord, l’Homme ne peut acquérir de nouvelles capacités et connaissances si son cerveau n’a pas atteint un niveau de développement suffisant. Puis, celui qui transmet un apprentissage peut intégrer implicitement une dimension sociales dans son enseignement, influençant ainsi les idées de l’Homme. Enfin, l’origine sociale peut discriminer certaines catégories de connaissances et en limiter son accès. La question que l’on peut se poser est alors comment et à quel degré prendre en charge l’éducation ?

 

A.H.

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